dimanche 25 octobre 2009

Le « Capitaine Momo » fête ses quatre-vingts ans

Cet anniversaire coïncide avec la sorte de mon livre « Maurice Delignon » chez www.lulu.com. C’est l’histoire tout à fait atypique d’un jeune Français élevé à la dure dans un orphelinat, qui s’expatrie aux lendemains de la dernière guerre dans l’une de nos belles colonies avec, pour tout viatique, un simple CAP de menuisier-ébéniste et qui devint célèbre grâce à ses qualités de créateur, d’inventeur, de concepteur.
Mon avant-propos raconte comment je l’ai connu en Côte d’Ivoire.
Mes contemporains se souviendront de sa fabrique de meubles alors que l’on était obligés de se contenter du style « Louis Caisse », de la piscine Delignon devenue la piscine des Tourelles, des quatorze villas de la « Forêt de Biétry » devenue la concession Delignon, du centre équestre, le Cercle de l’Etrier, du restaurant russe le « Tania II » et surtout, surtout, de la « Baby-brousse » qui connut un énorme succès. Enfin, du sous-marin le C-105 qui fit courir les noctambules festifs d’Abidjan durant des années, puis les Parisiens par la suite. C’est tout cela qui est raconté dans Maurice Delignon et aussi le secret du nom de baptême du sous-marin qui découle d’un drame familial dont Maurice ne parle pas par pudeur mais laisse le soin à une « marinette » de le dévoiler.
L’histoire de la Baby-brousse me ramène à l’une de mes grandes frayeurs d’Afrique qu’il m’est impossible d’oublier : ce devait être aux alentours de 1952 ou 53. Nous avions été invités mon mari et moi à passer le dimanche chez des amis à Dabou qui avaient une petite savonnerie. Dabou ! … Une simple agglomération d’autochtones et de quelques Blancs représentés surtout par des commerçants libanais.
Nous étions en pleine saison des pluies. Pour cette raison, nous n’avions pas quitté nos amis trop tard en fin d’après-midi afin d’être de retour à Abidjan à la nuit tombée. Ce n’est pas que Dabou en soit très éloignée mais avec la piste et le « poto-poto », la boue, on pouvait évoquer aisément le « Salaire de la peur » le fameux film avec Yves Montand. Eh bien, c’est exactement ce qui nous est arrivé. Notre petite 2CV s’est embourbée dans le poto-poto bien gras de la piste en bordure de forêt à mi-chemin d’Abidjan. Il s’était mis à pleuvoir. Une pluie diluvienne spécifique aux tropiques et imprévisible tant la journée avait été ensoleillée.
Mon mari enlève sa chemise-veste et torse nu sous la pluie il arrache des branchages qu’il glisse sous les roues qui continuaient de patiner à chaque coup d’accélérateur. La nuit tombait. La piste était déserte. La pluie s’éternisait. C’est alors que mon mari prit la décision d’aller à pied à Abidjan chercher du secours après avoir vérifié que les portes de la 2CV étaient bien fermées. J’avais peur mais comme toujours, mon mari savait me rassurer. Je l’attendis donc patiemment, me forçant de penser à tout autre chose qu’à ma situation présente.
Une heure venait de s’écouler quand il me sembla ressentir un certain mouvement de la voiture. J’écoutai attentivement. Pas le moindre bruit. Au bout d’un moment le même mouvement se reproduisit mais cette fois de gauche à droite comme si une mystérieuse présence secouait doucement la 2CV. J’avais peur. De plus en plus peur, d’autant qu’il faisait nuit noire et que la pluie tombait avec la même force. Je sentais un danger imminent. Je recherchais comment me défendre si je venais à être attaquée. Je fouillai l’espace boîte à gants mais ne trouvai rien d’autre qu’une carte Michelin. Je pensai alors à enlever ma ceinture. Cependant elle était très large et je me demandai si elle pourrait servir à étrangler mon agresseur. En admettant qu’elle le pût, aurais-je eu le courage et la force d’accomplir ce geste ? J’en doutai quand le fait d’avoir bougé confirma ma présence dans la voiture. Une grande secousse contre ma portière m’enleva tout doute possible : on cherchait à entrer dans la voiture. Après tout, peut-être était-ce une pauvre créature qui voulait tout simplement se mettre à l’abri ? Je mis mon visage contre la vitre pour mieux explorer les alentours quand un animal se jeta sur la portière. Je ne voyais que deux billes lumineuses et une gueule bavante et effrayante. Il cognait la vitre si fortement que je craignais qu’il ne la cassât. Que faire ? Rien d’autre que de m’en remettre à Dieu pour me protéger.
Je dus subir les assauts contre la porte de l’animal de plus en plus féroce durant encore une bonne heure quand un bruit de moteur se fit entendre en dépit du tintamarre de la pluie. Puis deux phares s’approchèrent de la 2CV. Dieu soit loué, j’étais sauvée !
Mon mari arrivait dans une Land Rover appartenant à un ami libanais qui était au volant. Il sauta à terre accompagné de Maurice Delignon qui possédait des plaques d’envol perforées qui avaient servi aux avions alors que les pistes n’avaient pas encore été remises en état après la guerre.
Quand les trois hommes virent l’animal menaçant hurler de rage de ne pouvoir sortir du poto-poto, la gueule barbouillé de bave, ils décidèrent sans hésitation de l’abattre. C’est l’ami libanais qui avait toujours un fusil de chasse dans la voiture lorsqu’il s’éloignait d’Abidjan qui se chargea de l’exécution. Il s’agissait d’une « chien rouge » ainsi que les broussards appelaient ce chien-loup sauvage de couleur fauve qu’ils redoutaient tant.
Après s’être assuré que j’allais bien, mon mari aida les deux hommes à sortir la 2CV du poto-poto à l’aide d’une corde reliée à la Land Rover et des plaques de Maurice Delignon.
Il était près de minuit lorsque nous avons rejoint la maison si sécurisante. Aujourd’hui encore je n’oublie rien de mes angoisses ni de la frayeur éprouvée ce jour-là.
Je me demande parfois si cette aventure n’a pas influencé l’ami Maurice dans l’ébauche de sa Baby-brousse ! …

lundi 17 août 2009

« Une affaire macabre secoue le village du chef de l’État »

En surfant dernièrement sur abidjan.net du 6 Août 2009, je lis ce titre à la une du journal Le Nouveau Réveil : « Qui a tué “ Petit Gbagbo ? ” qu’a-t-on fait de son sexe, de sa langue, de ses dents ? »
Vous l’avez compris, cela s’est passé en Côte d’Ivoire. Il s’agit certainement encore d’un crime rituel. Déjà en 1950 lorsque je suis arrivée dans ce pays, je me souviens qu’à une certaine époque de l’année, les boys ne voulaient pas rentrer trop tard chez eux le soir tant ils redoutaient ces sacrifices humains.
Par qui étaient-ils perpétrés ? Je ne l’ai jamais su précisément. On parlait entre autres de pêcheurs qui jetaient ces organes à la mer afin que les dieux Neptune ou Poséidon les protègent, leur procurent des pêches plus abondantes, la santé pour leur bétail, leur famille, l’éradication d’une endémie etc…
Ne croyez-pas cependant que ces sacrifices qui perdurent soient uniquement l’apanage d’un petit peuple ignorant, illettré, analphabète. Non. Ces croyances sont encore bien ancrées également dans des esprits cultivés, nourris d’études supérieures, évolués, ouverts à la modernité, des esprits qui ont voyagé à travers notre planète.
J’ai quitté la Côte d’Ivoire en 2002 et je retrouve parmi des coupures de journaux qui m’avaient amusée au cours de ma vie africaine, un dessin humoristique d’un excellent dessinateur Ivoirien, paru alors dans Fraternité Matin dont la légende est celle-ci : « Vous savez tous que je suis un grand gbasseur » (féticheur). Si vous ne votez pas pour moi, je vous transformerai tous en poulets ! »

Cela m’amène à penser à l’un de mes romans « Les coupeurs de langues » que j’ai écrit alors que je vivais encore en Côte d’Ivoire.
Regardez-bien la couverture. Lisette était cachée à croupetons derrière la grosse bille de bois échouée sur la rive. Ce qu’elle a vu était si effrayant qu’elle a dû attendre que la plage redevienne déserte pour rejoindre sa « Chaumière » d’Azuretti.
Le sacrifice humain auquel elle venait d’assister était en fait perpétré par un mystérieux esprit, parfaitement dégagé de toutes ces croyances bien que lui-même rattaché à la mer, un esprit intelligent qui avait compris l’intérêt de les exploiter pour desservir un important trafic international.
Croyances ? Pas si sûr…

marinette.secco@sfr.fr

lundi 24 décembre 2007

LE NOEL D'AICHA

Chaque jour, nous nous arrêtions à huit heures au carrefour du boulevard et chaque jour, Aïcha profitait du feu rouge pour quitter son terre-plein et venir en courant vers la voiture. Elle frappait à la vitre et Richard la baissait pour entendre Aïcha lui dire avec un beau sourire: « Bonjour tonton! » Ce qui sous-entendait: « Tu as cadeau pour moi aujourd'hui ? » Alors Richard donnait la pièce qu'il avait préparée à son intention et Aïcha regagnait son terre-plein en sautillant, pieds nus, toute heureuse de remettre sa pièce à sa mère assise à même le sol, s'abritant sous un grand parasol à tranches multicolores dont certaines baleines tordues avaient déchiré une partie du tissu.

Aïcha, fidèle, ponctuelle, courageuse, savait que son Blanc lui donnerait de quoi acheter un peu plus que le pain quotidien qui nourrirait sa famille au cours de la journée. Et le même rituel se perpétuait tout au long de l'année en dehors des jours fériés.

Cette année-là, c'était juste l'année avant le coup d'Etat de 1999. Noël approchait. Allez savoir ce que la petite mendiante connaissait de cette fête de la Nativité, de l'enfant Jésus! Non, pour elle, c'était une affaire de Blancs qui décoraient les magasins avec plein de jouets, de bonbons, de chocolats. C'était cela Noël pour Aïcha, mais Aïcha était une petite fille très pauvre. Elle savait que toutes ces choses merveilleuses ne la concernaient pas. Elle se contentait d'approcher des vitrines en catimini, à la tombée de la nuit et le lendemain matin elle regagnait son terre-plein du boulevard pour gagner sa vie et celle de sa famille, tout comme son Blanc rejoignait sans doute son travail pour lui aussi gagner sa vie et celle des siens.

Noël approchait.

Un matin, Aïcha cogna à la vitre de la voiture comme à l'accoutumée mais, qu'avait ­elle donc ? En fait, elle était encore sous l'emprise du merveilleux décor de la vitrine devant laquelle elle avait eu beaucoup de mal la veille à se détacher. Elle semblait tout intimidée. Elle dit: « Bonjour, tonton! » d'une petite voix inhabituelle. Puis, mâchonnant un coin du bas de sa jupe qu'elle portait à sa bouche, elle regardait son Blanc avec un sourire singulier. Elle avait perdu son assurance et attendait que l'on s'inquiétât de son mutisme. « Bonjour, Aïcha, dit Richard. Tu es malade ce matin ? » Aïcha fit signe que non de la tête. « Alors, qu'est-ce que tu as ? Qu'est-ce que tu veux ? » Aïcha s'approcha donc de son ami et lui dit simplement, timidement, presque à voix basse: « Poupée ».

C'est ainsi que, n'ayant pas d'enfants à gâter, nous décidâmes d'écrire au Père Noël pour qu'il songe à notre petite Aïcha, mendiante aux feux de signalisation du carrefour, qui nous avait prodigué son sourire et sa gaîté chaque matin avant de se mettre au travail, tout au long de l'année.

Le tonton avait une sœur très artiste et le jour venu elle fut transformée en un Père Noël magique. Arrivés au carrefour qui était désert, Aïcha était sur le terre-plein comme à l'accoutumée. Pour elle, il n'y avait pas de jours fériés. La seule concession aux autres jours, c'était de rester assise auprès de sa mère étant donné qu'il n'y avait que très peu de voitures

Les jambes repliées sous elle, elle semblait triste avec sa petite robe déchirée qui lui dénudait l’épaule.

Lorsqu’elle vit le Père Noël descendre de la voiture, un sac de jute sur l’épaule, pareil à ceux qui servent au cacao, Aïcha, médusée, se colla à sa mère. Elle n’avait jamais vu le Père Noël d’aussi près. Encore moins jamais parlé au Père Noël, vous pensez bien ! Elle ne souriait plus et même, elle avait envie de pleurer. C’est sa mère qui ouvrit le sac que le Père Noël lui tendait. Il contenait plein de boîtes de conserves, un grand sac de riz qu’on achète pour les enterrements, des boîtes de sucre en « carreaux », de lait et des bonbons et des chocolats et des biscuits ! La mère était si émue elle aussi émue qu’elle ne pouvait plus parler.

Alors, le Père Noël se pencha au-dessus d’Aïcha et lui remit encore un grand paquet enveloppé d’un joli papier cadeau avec un gros nœud rouge. « C’est pour toi toute seule, Aïcha, parce que tu es une gentille petite fille courageuse. Ouvre le paquet ! »

L’enfant déchira le papier sans la moindre précaution et lorsqu’elle vit la magnifique poupée blonde que le Père Noël lui offrait, elle la brandit au-dessus de sa tête comme un trophée et, s’adressant au frère, elle dit : « Tonton, tonton, regarde, c’est le sorcier blanc qui me l’a apportée ! »

Elle désignait ainsi le Père Noël qui avait exaucé son plus cher désir.

Sans plus se préoccuper de son entourage, Aïcha prit la poupée dans ses bras et, avec un grand sourire, elle se mit à la bercer doucement, tendrement, comme le font toutes les mamans du monde sans tenir compte de la couleur de leur enfant : noire, albinos ou blonde aux cheveux courts tout bouclés, ou longs et tout raides !

vendredi 30 novembre 2007

MES TROIS PLUS BEAUX CADEAUX DE NOEL


Le premier, je m’en souviens parfaitement, bien que plus de cinquante années se soient écoulées depuis. Oui… Nous fêtions la Navité sur la plantation d’ananas où nous nous trouvions en Côte d’Ivoire. Mon mari avait réuni tous les manœuvres autour de la crèche que j’avais confectionnée sous un palmier nain. Tous les personnages étaient en terre glaise séchée au soleil et l’enfant Jésus reposait dans une demi-noix de coco capitonnée de plumes d’un nid d’oiseaux désaffecté.

Une lampe tempête suspendue à une liane au-dessus de la crèche symbolisait l’étoile de David et revigorait l’éclairage blafard de la lune.

A minuit, mon mari entonna de sa voix de stentor les premières notes de « Il est né le divin enfant », puis tous les manœuvres, tous sans exception, chantèrent à pleins poumons pour crier leur joie d’une fête qui leur venait du ciel. Dans la vallée, tous les broussards faisaient écho. Seuls Blancs dans cette étrange atmosphère nous priions de toute notre âme le divin enfant de protéger ses créatures dont nous étions et qui se sentaient soudain si vulnérables.

La lueur de la lampe faiblissait. Avant de quitter la crèche mon mari concrétisa la fête en distribuant à chacun de nos participants aux réjouissances, l’enveloppe contenant le billet magique. Alors, ce fut une explosion de joie qui s’extériorisa par des manifestations folkloriques amplifiées par le koutoukou qu’ils buvaient sans la moindre restriction.

De retour dans notre paillote, seuls en tête-à-tête, mon mari me remit une enveloppe en guise de cadeau. A moi aussi. Un peu circonspecte, je l’ouvris et lus sur la plage blanche ces simples mots : « Mon amour, je t’aime ! »

Tout d’abord, je crus à une plaisanterie que dans mon esprit je qualifiais de goût douteux. Oui, je l’avoue, j’ai éprouvé a priori ce sentiment de peu d’élévation par rapport à ceux qui avaient guidé mon mari dans sa lettre. Cependant, j’ai très vite compris dans l’intensité de son regard toute la sincérité de son amour pour moi et j’en fus profondément touchée.

Au ponant de ma vie, seule à Noël, je sors l’enveloppe de son coffret de malachite. Le ruban rouge qui l’entourait a pâli. L’enveloppe a jauni. Le papier également. Les ans l’ont grignoté, ébarbé. Seuls, les quelques mots sont demeurés intacts.

Aujourd’hui encore, je remercie du plus profond de mon cœur mon mari pour le cadeau qui a enrichi toute ma vie.

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Cette fois, cela se passait en Suisse. Mon fils, âgé d’une dizaine d’années était pensionnaire dans un collège au fond de la vallée surplombée par la célèbre station de skis de Montana-Crans. J’avais été le chercher pour les vacances de Noël et comme nous disposions d’un après-midi avant notre départ pour Abidjan, je l’emmenai à Montana. Il y avait une atmosphère extraordinaire. En dépit des décors, des allées et venues, des rires et des chants qui sortaient de partout et de nulle part, le ciel semblait s’être abaissé jusqu’à nous pour nous rappeler que la fête de Noël était presque partout sur cette terre celle d’un petit enfant dont on attendait beaucoup de son avènement. L’avènement du Messie auquel Melchior, Gaspard, et Balthazar les trois rois-mages offrirent des cadeaux pour sa venue au monde.

C’est ce que j’expliquais à mon fils lorsque je m’arrêtai devant la devanture d’une petite boutique d’un grand joaillier parisien. J’étais émerveillée devant ces bijoux exceptionnellement beaux quand Richard se campa d’autorité devant moi et, les mains dans les poches dans une attitude d’homme, il me dit, le regard rempli d’amour : Maman, choisis le bijou qui te plait. Je te l’offre pour ton cadeau de Noël ! ..

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Enfin, il a quelque mois, un de mes livres « Les coupeurs de langues » était sur le point d’être imprimé. J’avais choisi une couverture toute simple avec seulement le titre et mon nom. Je n’étais guère satisfaite mais ma fille qui est dessinatrice, était débordée de travail et je ne voulais pas la surcharger avec le mien qui requiert, en dehors d’un talent confirmé, une analyse approfondie des textes, donc, du temps.

Je pensais néanmoins à la Lisette de mon livre. Elle, si artiste, semblait me faire des reproches. Je la revoyais en Côte d’Ivoire, seule après le départ de ses enfants et petits-enfants venus passer les fêtes de Noël auprès d’elle.

Elle était étendue sur le divan du salon, la tête bien calée par une montagne de coussins. Le lampadaire répandait une lumière douce sur son premier portrait de Homa qui lui tenait compagnie. Elle songeait en cette période de Noël au miracle que l’amour avait exercé sur cet homme idéal, tendre et attentionné, qui n’était autre qu’un baron de la drogue.

J’étais triste de la solitude de ma Lisette quand une voix compatissante et pleine d’amour me dit : « Ne sois pas triste, Maman, je vais te la faire ta couverture. Ce sera ton cadeau de Noël !

Et voilà mon livre ! Peut-être que l’amour va vous guider, vous aussi, à perpétuer avec lui la coutume ancestrale et touchante des cadeaux de Noël …

dimanche 11 novembre 2007

Seule sur la plage

Par chance cette fois pour moi, Pierre n’était pas encore arrivé...

J’eus le temps de procéder aux formalités de débarquement, tout en boitant et de récupérer mes bagages avant de retrouver mon calme et me redonner une apparence acceptable: mon chemisier si coquet de chez Artaban était tout froissé et mouillé, mon chignon pendait lamentablement, mon maquillage nécessitait une sérieuse retouche mais là où je n’avais encore aucune solution, c’était ma chaussure.

Je voyais autour de moi les voitures qui venaient chercher leurs voyageurs les uns après les autres alors que j ‘attendais toujours sur l’embarcadère la venue de Pierre. A un moment donné j’étais fatiguée et partis m’asseoir sur une grosse bille de bois échouée sur la plage.

Pierre n’arrivait pas !

Tous les passagers étaient partis. J’étais seule, absolument seule, devant une mer déchaînée qui m’obligea à m’éloigner pour m’installer sur une autre bille plus près de la route. De temps en temps, quelques Noirs, torse nu, pieds nus, longeaient la grève. Ils passaient rapidement devant moi la tête baissée.

Et Pierre n’apparaissait toujours pas !

Prise d’une angoisse soudaine, je faisais toutes sortes de supputations. Les plus folles. Les plus suspicieuses. Les plus dubitatives. J’en arrivais même à me demander si Pierre ne s’occupait pas de la traite des Blanches. Eh oui, de la traite des Blanches ! On en parlait beaucoup à Paris ces derniers temps avec la disparition de jeunes femmes dont on ne retrouvait pas la trace. Le fait qu’il ne fût pas à l’embarcadère pour m’accueillir me semblait tellement impensable que j’imaginais les pires invraisemblances. Avant mon départ j’avais demandé à mon père de faire prendre des renseignements sur lui. Il en avait obtenus de différentes sources et tous avaient été excellents. Cependant, ses éventuelles activités répréhensibles pouvaient fort bien se cacher derrière un être à deux visages opposés comme celui de Janus. J’en étais arrivée à douter et même à me méfier de celui que je considérais comme mon fiancé ! A Paris il m’avait par deux fois, disons « posé un lapin ». En toute bonne fois je dois dire, simplement parce qu’il ne s’était rendu compte ni du temps ni des distances. La dernière fois, c’en était trop et je lui écrivis à son retour en Afrique : « Si vous êtes venu à Paris pour agir de la sorte, eh bien, restez chez vos sauvages ». Ce qui m’a valu, par retour du courrier, mon billet sur mon bananier !

Toujours pas de Pierre !

Une grande Africaine au visage ratatiné comme une pomme de reinette, bien que jeune, avec une énorme cuvette sur la tête se planta devant moi. Elle m’examinait en silence. Puis elle pointa du doigt mon pied sans chaussure et dit: «ruban? » en regardant mon bas. Elle rit alors bêtement en découvrant largement deux rangées de chicots puis elle détourna soudain la tête et envoya, extraordinairement loin, un jet de crachat rouge qui n’était pas du sang. J’appris par la suite que c’était du jus de cola que les Africains mâchonnent pour leur donner du tonus. Soudain, elle écarta les jambes et, toujours debout, elle se mit à uriner le plus naturellement du monde devant moi. Enfin, elle rapprocha ses pieds après que la dernière goutte eût humecté son pagne, sourit et partit sans un mot en regardant droit devant elle. Elle m’avait distraite quelques instants.

Pierre n’était toujours pas là !

J’étais chez ses sauvages et n’avais même pas, cette fois, la possibilité de lui dire d’y rester sans moi.

Je me décidai enfin à élaborer un plan de retour à Paris. Je n’avais pas son adresse géographique mais seulement une boîte postale. Il m’avait dit pour me rassurer sans doute que le courrier n’était pas distribué dans ce pays. Etait-ce vrai ? Je doutais de tout ce qu’il avait pu me dire jusque-là. Si toutefois cela était, je ne pouvais raisonnablement pas me mettre devant la poste en attendant qu’il vienne relever son courrier ! Heureusement que j ‘étais prudente. J’avais sur moi l’argent nécessaire pour retourner en France. J’allais prendre un des taxis que je voyais sillonner la route pour me rendre à la compagnie d’aviation et prendre mon billet pour Paris. J’avais le coeur bien gros. Quelle déception sentimentale et puis, il me fallait bien l’avouer, quelle figure allais-je avoir auprès de ma famille, de mes amis, de mon travail que je risquais de ne plus retrouver. Pourtant, je n’avais pas agi avec légèreté. Les renseignements que mon père avait obtenus étaient incontestablement excellents. Je ne comprenais pas pourquoi il avait pu agir ainsi envers moi. Je rassemblai donc mes bagages en vue d’un taxi pour me faire conduire à Air France qui devait vraisemblablement avoir une agence en ville. J’ignorais encore qu’il n’y avait à l’époque qu’un avion par semaine et que le bananier sur lequel mon retour était assuré ne repartait pas avant une dizaine de jours au mieux.

Je quittai donc ma bille de bois et rassemblai mes affaires quand une Peugeot grise arriva en trombe sur la route pour s’arrêter brusquement sur le bord de la plage en faisant crisser ses freins.

C’était Pierre. Enfin lui !

Il ouvrit la portière et bondit sur la plage. Il était si confus qu’il s’approcha de moi sans un mot. De mon côté, je retournai à ma place sur la bille de bois, attendant ses explications. J’étais apparemment muette de rage. Il ressemblait à un petit garçon qui s’attendait à être puni. Il était toujours planté devant moi, les bras croisés, redoutant ma réaction aux premiers mots de ses explications. Il était très beau tout en blanc, ses cheveux noirs impeccablement coiffés. En fait, j’étais si heureuse qu’il fût à mes côtés que j’avais davantage envie de lui sauter au cou plutôt que de me montrer désagréable mais je m’obligeais à une certaine retenue.

Tout à coup je le vis sourire en regardant mon pied dans un bas sans chaussure à même le sable mouillé. Puis il éclata de rire en m’examinant de plus près. Mon chemisier était encore mouillé, mes cheveux également bien que j’eusse refait un semblant de coiffure. Mon Dieu ! disait-il, toujours en riant, vous êtes tombée à l’eau ! Que vous est-il donc arrivé ?

La glace était rompue. J’allais lui expliquer l’histoire de la nacelle quand il me prit dans ses bras pour me porter jusqu’à la voiture et m’installer confortablement sur le siège avant. Un peu détendu il me dit: «Je vais chercher vos bagages et vous me raconterez ce qui vous est arrivé. » Les rôles étaient donc inversés : C’était à moi de raconter mon histoire. Il était sincèrement confus et désolé de ne pas avoir été là pour m’accueillir après ce qui m’était arrivé. Tout penaud, il m’avoua tout simplement qu’étant rentré très tard de brousse la veille, il ne s’était réveillé qu’aux environs de dix heures. Il concluait tout en me regardant bizarrement: « Il faut me pardonner. Je suis un vrai sauvage... » Puis il pouffa de rire à nouveau en se rappelant ma première réaction à Paris lorsque je lui écrivis : «Restez chez vos sauvages ! ».

Voilà l’histoire de Pierre et durant toutes les décennies passées à ses côtés en

Côte d’Ivoire, je ne lui ai trouvé qu’un défaut. Un seul, celui de n’avoir pas la moindre notion du temps !

Il me fallut à mon tour, dans la voiture, raconter ma mésaventure, ce qui le fit rire aux larmes ! Comme toutes ces émotions nous avaient creusé l’estomac et qu’il était aux environs de midi, Pierre se dirigea vers un restaurant très isolé au bord de la mer qu’il semblait bien connaître et qui était, me disait-il, fort prisé des Abidjanais : La Vigie.

Il me prit à nouveau dans ses bras au sortir de la voiture et fit ainsi son entrée en disant au restaurateur: «Si vous trouvez une chaussure dans un des poissons que vous préparez, sachez qu’elle appartient à ma femme. Elle l’a perdue alors qu’elle était suspendue par le treuil du « panier à salade » au-dessus de notre chère mer océane ! »

vendredi 9 novembre 2007

Il s'agissait de mon premier voyage en Afrique. Exactement en Côte d'Ivoire. Cela se passait en 1951 près de dix ans avant son indépendance.
J'allais rejoindre mon fiancé dont j'avais fait la connaissance à Paris l'année précédente.
Pierre m'avait envoyé un billet sur un bananier d'une compagnie maritime bordelaise qui disposait de quelques cabines. C'était, paraît-il, une aubaine de voyager sur ce genre de bateaux car, étant donné les escales et la vie à bord, c'était d'une véritable croisière dont il devait s'agir.
Effectivement, le voyage fut très agréable. Cependant, la veille de notre arrivée, le commandant dit au cours du dîner qu'il se devait de parler du débarquement à Abidjan pour ceux de ses passagers dont c'était la première traversée. C'était mon cas. Je l'écoutai donc avec la plus grande attention et la plus vive curiosité. Il rappela que le port n'était encore qu'en cours de construction disait-il en ponctuant ses mots. "Ce qui implique des contraintes de débarquement dont il me faut parler dès à présent. A ce jour, les navires ne peuvent accoster sur le littoral sans rique d'ensablement.
Ce sont donc des pirogues à moteur qui vont en pleine mer où le bateau est amarré pour chercher les bagages des voyageurs. Quant aux passagers eux-mêmes, une petite ambarcation fait la navette entre le warf et le bateau. J'avoue que le débarquement est assez folklorique en ce sens que l'embarcation est munie d'un treuil au bout duquel une nacelle est suspendue.
C'est dans cette nacelle que les passagers doivent quitter le navire par petits groupes".
Le commandant fit quelques dernières recommandations quant aux valises et annonça que nous allions mouiller devant Abidjan au petit matin et que les opérations de débarquement commenceraient aux alentours de neuf heures.
En l'écoutant, je fus saisie d'une profonde appréhension qui s'avéra justifiée par la suite.

Je faisais donc la queue sur le pont pour descendre dans la nacelle suspendue, quand mon tour arriva.
Deux solides marins étaient préposés à la réception des passagers dans cette nacelle. Comme j'hésitais à m'élancer vers eux, ils me tendirent les bras pour m'y encorager mais au moment d'atteindre correctement le "panier à salade" comme les habitués de la ligne appelaient l'impressionnant réceptacle, mon manteau et mon sac glissèrent de mon bras. L'effort que je fis pour les rattraper fit balancer sérieusement la nacelle ce qui me déséquilibra dangereusement. Je me raccrochai à un câble que je serrai très fort de mes deux mains. Je me retrouvai dans une posture fort cocasse, à cheval sur le rebord de la nacelle, ma jolie jupe en forme très relevée sur ma petite culotte, une jambe en dehors au-dessus d'énormes vagues qui cherchaient à atteindre mon pied. Le visage appuyé sur mes mains qui serraient le câble de plus en plus fort, je voyais l'océan qui semblait se déchaîner sans doute pour m'aguerrir du mal de mer mais au contraire je fus prise d'un vertige atroce qui s'ajouta à mes nausées et je me mis à vomir lamentablement dans les vagues devant un public consterné. La nacelle bougeait très fort. Les marins avaient beau me crier des instructions, je n'écoutais plus personne. Plus rien. Les embruns salés brûlaient les parties de mon visage qu'ils pouvaient atteindre.

Finalement, un des marins, inquiet et pressé par les passagers qui attendaient sur le pont le moment de débarquer à leur tour, grimpa sur un des bancs de la nacelle, me fit lâcher prise d'autorité en me décrispant les doigts et me réceptionna dans ses bras. Il était temps. Mes forces m'abandonnaient. J'étais toute tremblante. On me fit une place. Un des passagers sortit de la poche intérieure de sa veste une fiole de whisky et m'en fit boire une gorgée qui me ramena à la vie.
Au moment de sortir, je fus aidée par un des marins qui me remit mon sac et mon joli manteau qui avait été piétiné au fond du panier. Il m'avoua qu'il avait vu mon escarpin tomber à la mer. Il paraissait navré de me voir arriver dans tel état de désordre vestimentaire et me demanda si c'était mon premier voyage en Afrique. Je lui répondis affirmativement et le remerciai de sa gentillesse tout en m'excusant des ennuis que je lui avais causés. Il sourit, me fit un drôle de salut et me dit d'une voix un tantinet moqueuse : "Ah, c'est l'Afrique ça, madame, vous en verrez d'autres. Bon séjour quand même !"

Je le vis courir vers la pirogue à moteur qu'il enjamba avec l'agilité d'un ouistiti.

Le grincement de la chaîne du treuil se mêla au bruit du ressac et je me dirigeai en boîtant vers l'octroi de la douane où je n'avais rien à déclarer.


Une autre vague d'appréhensions m'attendait alors mais ce récit fera l'objet d'un nouveau blog si toutefois vous souhaitez savoir comment je me suis retrouvée seule, sur la plage, avec pour unique adresse une boîte postale !

Suspendue par un treuil au-dessus de l'Océan

Il s'agissait de mon premier voyage en Afrique. Exactement en Côte d'Ivoire. Cela se passait en 1951 près de dix ans avant son indépendance.
J'allais rejoindre mon fiancé dont j'avais fait la connaissance à Paris l'année précédente.
Pierre m'avait envoyé un billet sur un bananier d'une compagnie maritime bordelaise qui disposait de quelques cabines. C'était, paraît-il, une aubaine de voyager sur ce genre de bateaux car, étant donné les escales et la vie à bord, c'était d'une véritable croisière dont il devait s'agir.
Effectivement, le voyage fut très agréable. Cependant, la veille de notre arrivée, le commandant dit au cours du dîner qu'il se devait de parler du débarquement à Abidjan pour ceux de ses passagers dont c'était la première traversée. C'était mon cas. Je l'écoutai donc avec la plus grande attention et la plus vive curiosité. Il rappela que le port n'était encore qu'en cours de construction disait-il en ponctuant ses mots. "Ce qui implique des contraintes de débarquement dont il me faut parler dès à présent. A ce jour, les navires ne peuvent accoster sur le littoral sans rique d'ensablement.
Ce sont donc des pirogues à moteur qui vont en pleine mer où le bateau est amarré pour chercher les bagages des voyageurs. Quant aux passagers eux-mêmes, une petite ambarcation fait la navette entre le warf et le bateau. J'avoue que le débarquement est assez folklorique en ce sens que l'embarcation est munie d'un treuil au bout duquel une nacelle est suspendue.
C'est dans cette nacelle que les passagers doivent quitter le navire par petits groupes".
Le commandant fit quelques dernières recommandations quant aux valises et annonça que nous allions mouiller devant Abidjan au petit matin et que les opérations de débarquement commenceraient aux alentours de neuf heures.
En l'écoutant, je fus saisie d'une profonde appréhension qui s'avéra justifiée par la suite.

Je faisais donc la queue sur le pont pour descendre dans la nacelle suspendue, quand mon tour arriva.
Deux solides marins étaient préposés à la réception des passagers dans cette nacelle. Comme j'hésitais à m'élancer vers eux, ils me tendirent les bras pour m'y encorager mais au moment d'atteindre correctement le "panier à salade" comme les habitués de la ligne appelaient l'impressionnant réceptacle, mon manteau et mon sac glissèrent de mon bras. L'effort que je fis pour les rattraper fit balancer sérieusement la nacelle ce qui me déséquilibra dangereusement. Je me raccrochai à un câble que je serrai très fort de mes deux mains. Je me retrouvai dans une posture fort cocasse, à cheval sur le rebord de la nacelle, ma jolie jupe en forme très relevée sur ma petite culotte, une jambe en dehors au-dessus d'énormes vagues qui cherchaient à atteindre mon pied. Le visage appuyé sur mes mains qui serraient le câble de plus en plus fort, je voyais l'océan qui semblait se déchaîner sans doute pour m'aguerrir du mal de mer mais au contraire je fus prise d'un vertige atroce qui s'ajouta à mes nausées et je me mis à vomir lamentablement dans les vagues devant un public consterné. La nacelle bougeait très fort. Les marins avaient beau me crier des instructions, je n'écoutais plus personne. Plus rien. Les embruns salés brûlaient les parties de mon visage qu'ils pouvaient atteindre.

Finalement, un des marins, inquiet et pressé par les passagers qui attendaient sur le pont le moment de débarquer à leur tour, grimpa sur un des bancs de la nacelle, me fit lâcher prise d'autorité en me décrispant les doigts et me réceptionna dans ses bras. Il était temps. Mes forces m'abandonnaient. J'étais toute tremblante. On me fit une place. Un des passagers sortit de la poche intérieure de sa veste une fiole de whisky et m'en fit boire une gorgée qui me ramena à la vie.
Au moment de sortir, je fus aidée par un des marins qui me remit mon sac et mon joli manteau qui avait été piétiné au fond du panier. Il m'avoua qu'il avait vu mon escarpin tomber à la mer. Il paraissait navré de me voir arriver dans tel état de désordre vestimentaire et me demanda si c'était mon premier voyage en Afrique. Je lui répondis affirmativement et le remerciai de sa gentillesse tout en m'excusant des ennuis que je lui avais causés. Il sourit, me fit un drôle de salut et me dit d'une voix un tantinet moqueuse : "Ah, c'est l'Afrique ça, madame, vous en verrez d'autres. Bon séjour quand même !"

Je le vis courir vers la pirogue à moteur qu'il enjamba avec l'agilité d'un ouistiti.

Le grincement de la chaîne du treuil se mêla au bruit du ressac et je me dirigeai en boîtant vers l'octroi de la douane où je n'avais rien à déclarer.


Une autre vague d'appréhensions m'attendait alors mais ce récit fera l'objet d'un nouveau blog si toutefois vous souhaitez savoir comment je me suis retrouvée seule, sur la plage, avec pour unique adresse une boîte postale !