Il s'agissait de mon premier voyage en Afrique. Exactement en Côte d'Ivoire. Cela se passait en 1951 près de dix ans avant son indépendance.
J'allais rejoindre mon fiancé dont j'avais fait la connaissance à Paris l'année précédente.
Pierre m'avait envoyé un billet sur un bananier d'une compagnie maritime bordelaise qui disposait de quelques cabines. C'était, paraît-il, une aubaine de voyager sur ce genre de bateaux car, étant donné les escales et la vie à bord, c'était d'une véritable croisière dont il devait s'agir.
Effectivement, le voyage fut très agréable. Cependant, la veille de notre arrivée, le commandant dit au cours du dîner qu'il se devait de parler du débarquement à Abidjan pour ceux de ses passagers dont c'était la première traversée. C'était mon cas. Je l'écoutai donc avec la plus grande attention et la plus vive curiosité. Il rappela que le port n'était encore qu'en cours de construction disait-il en ponctuant ses mots. "Ce qui implique des contraintes de débarquement dont il me faut parler dès à présent. A ce jour, les navires ne peuvent accoster sur le littoral sans rique d'ensablement.
Ce sont donc des pirogues à moteur qui vont en pleine mer où le bateau est amarré pour chercher les bagages des voyageurs. Quant aux passagers eux-mêmes, une petite ambarcation fait la navette entre le warf et le bateau. J'avoue que le débarquement est assez folklorique en ce sens que l'embarcation est munie d'un treuil au bout duquel une nacelle est suspendue.
C'est dans cette nacelle que les passagers doivent quitter le navire par petits groupes".
Le commandant fit quelques dernières recommandations quant aux valises et annonça que nous allions mouiller devant Abidjan au petit matin et que les opérations de débarquement commenceraient aux alentours de neuf heures.
En l'écoutant, je fus saisie d'une profonde appréhension qui s'avéra justifiée par la suite.
Je faisais donc la queue sur le pont pour descendre dans la nacelle suspendue, quand mon tour arriva.
Deux solides marins étaient préposés à la réception des passagers dans cette nacelle. Comme j'hésitais à m'élancer vers eux, ils me tendirent les bras pour m'y encorager mais au moment d'atteindre correctement le "panier à salade" comme les habitués de la ligne appelaient l'impressionnant réceptacle, mon manteau et mon sac glissèrent de mon bras. L'effort que je fis pour les rattraper fit balancer sérieusement la nacelle ce qui me déséquilibra dangereusement. Je me raccrochai à un câble que je serrai très fort de mes deux mains. Je me retrouvai dans une posture fort cocasse, à cheval sur le rebord de la nacelle, ma jolie jupe en forme très relevée sur ma petite culotte, une jambe en dehors au-dessus d'énormes vagues qui cherchaient à atteindre mon pied. Le visage appuyé sur mes mains qui serraient le câble de plus en plus fort, je voyais l'océan qui semblait se déchaîner sans doute pour m'aguerrir du mal de mer mais au contraire je fus prise d'un vertige atroce qui s'ajouta à mes nausées et je me mis à vomir lamentablement dans les vagues devant un public consterné. La nacelle bougeait très fort. Les marins avaient beau me crier des instructions, je n'écoutais plus personne. Plus rien. Les embruns salés brûlaient les parties de mon visage qu'ils pouvaient atteindre.
Finalement, un des marins, inquiet et pressé par les passagers qui attendaient sur le pont le moment de débarquer à leur tour, grimpa sur un des bancs de la nacelle, me fit lâcher prise d'autorité en me décrispant les doigts et me réceptionna dans ses bras. Il était temps. Mes forces m'abandonnaient. J'étais toute tremblante. On me fit une place. Un des passagers sortit de la poche intérieure de sa veste une fiole de whisky et m'en fit boire une gorgée qui me ramena à la vie.
Au moment de sortir, je fus aidée par un des marins qui me remit mon sac et mon joli manteau qui avait été piétiné au fond du panier. Il m'avoua qu'il avait vu mon escarpin tomber à la mer. Il paraissait navré de me voir arriver dans tel état de désordre vestimentaire et me demanda si c'était mon premier voyage en Afrique. Je lui répondis affirmativement et le remerciai de sa gentillesse tout en m'excusant des ennuis que je lui avais causés. Il sourit, me fit un drôle de salut et me dit d'une voix un tantinet moqueuse : "Ah, c'est l'Afrique ça, madame, vous en verrez d'autres. Bon séjour quand même !"
Je le vis courir vers la pirogue à moteur qu'il enjamba avec l'agilité d'un ouistiti.
Le grincement de la chaîne du treuil se mêla au bruit du ressac et je me dirigeai en boîtant vers l'octroi de la douane où je n'avais rien à déclarer.
Une autre vague d'appréhensions m'attendait alors mais ce récit fera l'objet d'un nouveau blog si toutefois vous souhaitez savoir comment je me suis retrouvée seule, sur la plage, avec pour unique adresse une boîte postale !
vendredi 9 novembre 2007
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