Par chance cette fois pour moi, Pierre n’était pas encore arrivé...
J’eus le temps de procéder aux formalités de débarquement, tout en boitant et de récupérer mes bagages avant de retrouver mon calme et me redonner une apparence acceptable: mon chemisier si coquet de chez Artaban était tout froissé et mouillé, mon chignon pendait lamentablement, mon maquillage nécessitait une sérieuse retouche mais là où je n’avais encore aucune solution, c’était ma chaussure.
Je voyais autour de moi les voitures qui venaient chercher leurs voyageurs les uns après les autres alors que j ‘attendais toujours sur l’embarcadère la venue de Pierre. A un moment donné j’étais fatiguée et partis m’asseoir sur une grosse bille de bois échouée sur la plage.
Pierre n’arrivait pas !
Tous les passagers étaient partis. J’étais seule, absolument seule, devant une mer déchaînée qui m’obligea à m’éloigner pour m’installer sur une autre bille plus près de la route. De temps en temps, quelques Noirs, torse nu, pieds nus, longeaient la grève. Ils passaient rapidement devant moi la tête baissée.
Et Pierre n’apparaissait toujours pas !
Prise d’une angoisse soudaine, je faisais toutes sortes de supputations. Les plus folles. Les plus suspicieuses. Les plus dubitatives. J’en arrivais même à me demander si Pierre ne s’occupait pas de la traite des Blanches. Eh oui, de la traite des Blanches ! On en parlait beaucoup à Paris ces derniers temps avec la disparition de jeunes femmes dont on ne retrouvait pas la trace. Le fait qu’il ne fût pas à l’embarcadère pour m’accueillir me semblait tellement impensable que j’imaginais les pires invraisemblances. Avant mon départ j’avais demandé à mon père de faire prendre des renseignements sur lui. Il en avait obtenus de différentes sources et tous avaient été excellents. Cependant, ses éventuelles activités répréhensibles pouvaient fort bien se cacher derrière un être à deux visages opposés comme celui de Janus. J’en étais arrivée à douter et même à me méfier de celui que je considérais comme mon fiancé ! A Paris il m’avait par deux fois, disons « posé un lapin ». En toute bonne fois je dois dire, simplement parce qu’il ne s’était rendu compte ni du temps ni des distances. La dernière fois, c’en était trop et je lui écrivis à son retour en Afrique : « Si vous êtes venu à Paris pour agir de la sorte, eh bien, restez chez vos sauvages ». Ce qui m’a valu, par retour du courrier, mon billet sur mon bananier !
Toujours pas de Pierre !
Une grande Africaine au visage ratatiné comme une pomme de reinette, bien que jeune, avec une énorme cuvette sur la tête se planta devant moi. Elle m’examinait en silence. Puis elle pointa du doigt mon pied sans chaussure et dit: «ruban? » en regardant mon bas. Elle rit alors bêtement en découvrant largement deux rangées de chicots puis elle détourna soudain la tête et envoya, extraordinairement loin, un jet de crachat rouge qui n’était pas du sang. J’appris par la suite que c’était du jus de cola que les Africains mâchonnent pour leur donner du tonus. Soudain, elle écarta les jambes et, toujours debout, elle se mit à uriner le plus naturellement du monde devant moi. Enfin, elle rapprocha ses pieds après que la dernière goutte eût humecté son pagne, sourit et partit sans un mot en regardant droit devant elle. Elle m’avait distraite quelques instants.
Pierre n’était toujours pas là !
J’étais chez ses sauvages et n’avais même pas, cette fois, la possibilité de lui dire d’y rester sans moi.
Je me décidai enfin à élaborer un plan de retour à Paris. Je n’avais pas son adresse géographique mais seulement une boîte postale. Il m’avait dit pour me rassurer sans doute que le courrier n’était pas distribué dans ce pays. Etait-ce vrai ? Je doutais de tout ce qu’il avait pu me dire jusque-là. Si toutefois cela était, je ne pouvais raisonnablement pas me mettre devant la poste en attendant qu’il vienne relever son courrier ! Heureusement que j ‘étais prudente. J’avais sur moi l’argent nécessaire pour retourner en France. J’allais prendre un des taxis que je voyais sillonner la route pour me rendre à la compagnie d’aviation et prendre mon billet pour Paris. J’avais le coeur bien gros. Quelle déception sentimentale et puis, il me fallait bien l’avouer, quelle figure allais-je avoir auprès de ma famille, de mes amis, de mon travail que je risquais de ne plus retrouver. Pourtant, je n’avais pas agi avec légèreté. Les renseignements que mon père avait obtenus étaient incontestablement excellents. Je ne comprenais pas pourquoi il avait pu agir ainsi envers moi. Je rassemblai donc mes bagages en vue d’un taxi pour me faire conduire à Air France qui devait vraisemblablement avoir une agence en ville. J’ignorais encore qu’il n’y avait à l’époque qu’un avion par semaine et que le bananier sur lequel mon retour était assuré ne repartait pas avant une dizaine de jours au mieux.
Je quittai donc ma bille de bois et rassemblai mes affaires quand une Peugeot grise arriva en trombe sur la route pour s’arrêter brusquement sur le bord de la plage en faisant crisser ses freins.
C’était Pierre. Enfin lui !
Il ouvrit la portière et bondit sur la plage. Il était si confus qu’il s’approcha de moi sans un mot. De mon côté, je retournai à ma place sur la bille de bois, attendant ses explications. J’étais apparemment muette de rage. Il ressemblait à un petit garçon qui s’attendait à être puni. Il était toujours planté devant moi, les bras croisés, redoutant ma réaction aux premiers mots de ses explications. Il était très beau tout en blanc, ses cheveux noirs impeccablement coiffés. En fait, j’étais si heureuse qu’il fût à mes côtés que j’avais davantage envie de lui sauter au cou plutôt que de me montrer désagréable mais je m’obligeais à une certaine retenue.
Tout à coup je le vis sourire en regardant mon pied dans un bas sans chaussure à même le sable mouillé. Puis il éclata de rire en m’examinant de plus près. Mon chemisier était encore mouillé, mes cheveux également bien que j’eusse refait un semblant de coiffure. Mon Dieu ! disait-il, toujours en riant, vous êtes tombée à l’eau ! Que vous est-il donc arrivé ?
La glace était rompue. J’allais lui expliquer l’histoire de la nacelle quand il me prit dans ses bras pour me porter jusqu’à la voiture et m’installer confortablement sur le siège avant. Un peu détendu il me dit: «Je vais chercher vos bagages et vous me raconterez ce qui vous est arrivé. » Les rôles étaient donc inversés : C’était à moi de raconter mon histoire. Il était sincèrement confus et désolé de ne pas avoir été là pour m’accueillir après ce qui m’était arrivé. Tout penaud, il m’avoua tout simplement qu’étant rentré très tard de brousse la veille, il ne s’était réveillé qu’aux environs de dix heures. Il concluait tout en me regardant bizarrement: « Il faut me pardonner. Je suis un vrai sauvage... » Puis il pouffa de rire à nouveau en se rappelant ma première réaction à Paris lorsque je lui écrivis : «Restez chez vos sauvages ! ».
Voilà l’histoire de Pierre et durant toutes les décennies passées à ses côtés en
Côte d’Ivoire, je ne lui ai trouvé qu’un défaut. Un seul, celui de n’avoir pas la moindre notion du temps !
Il me fallut à mon tour, dans la voiture, raconter ma mésaventure, ce qui le fit rire aux larmes ! Comme toutes ces émotions nous avaient creusé l’estomac et qu’il était aux environs de midi, Pierre se dirigea vers un restaurant très isolé au bord de la mer qu’il semblait bien connaître et qui était, me disait-il, fort prisé des Abidjanais :
Il me prit à nouveau dans ses bras au sortir de la voiture et fit ainsi son entrée en disant au restaurateur: «Si vous trouvez une chaussure dans un des poissons que vous préparez, sachez qu’elle appartient à ma femme. Elle l’a perdue alors qu’elle était suspendue par le treuil du « panier à salade » au-dessus de notre chère mer océane ! »

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